Des développeurs et des commerçants (2/2)

Peut-on encore vendre du logiciel ?

Dans une première partie, j’évoquais l’informatique en tant que produit d’une culture du développement. On ne rappelle jamais assez (à mon goût) que le développement logiciel est avant tout une production humaine. A ce titre, elle est une œuvre de création intellectuelle, à laquelle s’appliquent d’ailleurs les règles du copyright. Pourtant l’informatique, par sa nature dématérialisée, est  depuis longtemps l’objet et le moyen d’un pillage en règles. L’échange de disquettes s’est tout naturellement développé (si j’ose dire), car cette pratique fut perçue comme aussi normale que la copie privée des disques en vinyle sur cassettes audio.

C’est la numérisation, la dématérialisation, qui a ouvert grand les vannes de ces pratiques qui jusqu’alors n’étaient pas exagérément considérées comme illégitimes. Devant l’ampleur du phénomène actuel, on est en droit de se demander s’il est encore rentable de vendre du logiciel.

À qui vendre ?

Après tout, on connaît des structures économiques qui parviennent à prospérer en proposant des prestations concernant le logiciel libre. Ce ne sont pas les acteurs principaux du marché… à moins que… mais c’est vrai : Google et Facebook et même Yahoo! mon Dieu, gagnent des sous sans forcément vendre leur logiciel ! Force est de constater qu’il est au moins possible de proposer certains services informatiques gratuitement au grand public.

Bon, nous avons donc la preuve qu’il est en tout cas possible de produire un logiciel tout en gagnant de l’argent (et même d’entrer en bourse, argh).

Mais qu’en est-il de la distribution ? Peut-on aussi encore espérer rentabiliser un programme informatique sur la base des licences vendues ? A vrai dire, cela dépend avant tout du client. Trois secteurs sont particulièrement rentables pour un éditeur de logiciels, par rapport aux autres : l’immobilier, la banque et les télécoms. A la traîne, on trouve le secteur de l’informatique lui-même et celui des jeux vidéos ; mais aussi les grands secteurs publics (santé, éducation, administration) qui ont nécessairement des budgets plus frileux par les temps qui courent.

Dans un second temps, on peut imaginer que la monétisation d’un logiciel dépende également de son architecture et/ou de sa(ses) plate-forme(s) de déploiement. En effet, cette industrie s’appuie sur différents modèles en la matière (backoffice, desktop app, mobile app, console app, web app, cloud app, etc.), et la façon de commercialiser les logiciels, d’un environnement à l’autre, peut varier du tout au tout. En fait, on peut espérer que plus le médium de diffusion sera fermé et protégé, plus il sera difficile aux utilisateurs de s’affranchir de l’obligation de régler une licence pour l’utilisation du logiciel. Cependant, on s’est aperçu en pratique que la difficulté de piratage des logiciels n’est pas liée au support mais qu’elle est inversement proportionnelle à l’attractivité du produit. Les jeux sur console, fortement liés au matériel et parfois distribués sur des cartouches électroniques sont, on l’a vu, parmi les moins rentables. Dans ce graphique, on constate que les secteurs de grande consommation sont mal rémunérés ; sauf en ce qui concerne les réseaux sociaux qui, eux, tirent leurs revenus du trafic généré par le biais de leurs services (publicités ajoutées aux écrans).

Moralité, si vous voulez vivre de votre programmation, je vous conseillerais de miser sur des clients qui constituent une niche fonctionnelle et qui ne soient pas avares de leurs sous !.. Qui a dit “nouvelle économie” ? Il n’y a rien de nouveau là-dedans, si ?

Encore un élément à considérer : la durée du développement semblerait constituer un levier important de profit. Travaillez fort et ne lésinez pas sur les fonctionnalités, vos clients vous en saurons gré ! C’est quand même bon de voir reconnaître ses efforts, in fine. Le corollaire, c’est qu’il vous faudra d’abord investir avant de pouvoir vendre. On n’a rien sans rien, même dans les TIC, apparemment. Par ailleurs, bien que le taux de piratage des logiciels en France ait diminué en 2011 pour s’établir à 37% (merci de me passer les pincettes), il demeure nettement supérieur à celui de pas mal d’autres pays européens. Peut-être devriez-vous vous expatrier ?

Pour pouvoir vendre, doit-on se protéger ?

On estimerait (avec des pincettes, donc) le manque à gagner mondial dû au piratage des logiciels à 63,4 milliards de dollars (1,98 milliard d’euros en France). Des sommes qu’il convient de rapporter aux 11,3 milliards d’euros de chiffre d’affaires du secteur français, soit 2% de la production mondiale. Pour comparaison (même si ce n’est pas raison), on estime le coût de l’évasion fiscale française entre 30 et 50 milliards d’Euros par an.

Le CA du secteur mondial des logiciels est estimé à 132 milliards de dollars (2009). Ce n’est pas rien, certes, et la demande de logiciels reste très forte. Cependant, il faut également considérer que les produits disponibles sont de moins en moins novateurs, dans le sens où l’essentiel des travaux aujourd’hui concerne des ravalements d’IHM ou des portages technologiques (desktop to web, web to mobile, par exemple) ; vous avez regardé Microsoft Office 2010 ?

Aurait-on atteint un seuil fonctionnel ? On s’aperçoit que certains acteurs de l’édition logicielle ont (volontairement ?) adopté une stratégie “de la tortue” ; certaines fonctionnalités évidentes ne vous semblent-elles pas cruellement manquer à votre OS ou à votre iBidule favoris ? Vivement la prochaine version, hein ? Tous les jours, il y en a un plus geek que vous qui vient vous faire baver devant son nouveau processeur et ses fonds d’écrans 3D animés, avouez ! Même si on ne vous fait pas forcément payer pour les mises à jour, vous remarquerez tout de même que ces nouvelles fonctions réclament toujours plus de puissance… incitation détournée à la vente, je vous dis : le revenu vient des machines dont le besoin est provoqué par le logiciel système ou ceux que vous y ajoutez (des jeux surtout, gourmands en ressources par définition). Futé, non ? C’est encore une piste marketing à creuser si vous voulez vous y mettre, ça porte même un nom : l’obsolescence programmée.

Malgré de nouvelles formes de commercialisation, avec des app stores et des cartouches (ma fille de 9 ans sait ce qu’est une R4, voyez-vous), rien n’arrête l’utilisation frauduleuse de logiciels. On peut même prendre le pari que rien ne l’arrêtera, tant les numéros de licence et cracks divers fourmillent littéralement sur la toile. C’est un problème culturel aussi bien que technologique. Même sans support physique et avec l’apparition de nouvelles formes de licence (on peut acheter des logiciels par tronçons, voire en bénéficier par abonnement), rien n’y fait vraiment. Pourtant, l’internet comme média de distribution se prête parfaitement à la fourniture d’un service logiciel dont l’accès est restreint (en couverture fonctionnelle ou en durée, donc) sans qu’il soit possible de les héberger soi-même – autrement dit, de les copier.

“Le cloud ! Le cloud ! Le cloud !” scanderont certains ; mouais… bof ! L’avantage compétitif, je pense, ne vient pas de la répartition de charge (traitement et stockage) mais bien du déploiement distant. Impossible d’installer chez soi, en toute discrétion, quelque chose qui nécessite une infrastructure externe (toutes fonctionnalités de partage ou centralisées en général). Eurêka, CQFD !

Alors, que vendre ?

Un éditeur de logiciels est confronté à deux défis : premièrement cibler et faire connaître son produit pour trouver ses utilisateurs dans le monde entier. Deuxièmement opter pour un mode de collecte des revenus qui lui permette de vivre. Au vu des indices récoltés ci-dessus, un profil rémunérateur émerge. En arrière seulement, malheureusement, émerge la question de la productivité et de la qualité du développement. En effet, l’obsolescence programmée dont nous avons parlé n’oblige absolument pas cet éditeur à miser sur une fiabilité à toute épreuve. On fera bien une mise à jour en cas de problème… Le seul point critique est constitué par la sécurité. Et il arrive bien souvent qu’untel ou tel autre aient chauds aux fesses quand une faille est découverte ! Cela nous apprend à nouveau deux choses : on n’est jamais à la merci d’une mauvaise publicité ET certains produits très répandus ne sont pas à la hauteur. En fait, ils ne le seront jamais. Mais ils rapportent de l’argent.

En gros, les développeurs (jeunes et fougueux) d’aujourd’hui, veulent développer des “applications mobiles”. C’est facile, souple, et le circuit de vente incontournable a largement pignon sur rue. Pour celui dont le souci est avant tout de mettre sa solution à disposition largement, au sein d’un circuit fiable de collecte des revenus, l’apparition des app stores est une bénédiction. La plupart du temps, ce n’est pas donné (certes : Apple par exemple prend 30% sur les ventes), mais il faut reconnaître que cela répond à un vrai besoin, en centralisant des catalogues de l’offre disponible. Est-ce-à-dire que le meilleur moyen de gagner de l’argent dans le logiciel serait de vendre ceux des autres ? Sûrement ; et, encore une fois, ceci n’est pas une règle propre aux TIC. De plus, sachez que l’essentiel du volume d’affaires sur ces circuits est accaparé par un nombre très restreint de produits stars ; il est dès lors difficile de percer même avec un bon logiciel. Aujourd’hui, il semblerait que la meilleure niche commerciale pour les logiciels réside dans l’intermédiation. Celui qui dégage les prébendes les plus importantes est celui qui a la capacité de s’imposer comme intermédiaire, celui qui sait se placer au cœur des flux les plus importants (voir encore Google et Facebook). Revenus de la publicité ou rentes d’hébergement étant les filières les plus lucratives, dans un contexte de diffusion publique.

On constate donc que l’argent ne semble pas aller vers les algorithmes mais vers l’accès aux services. C’est moche, je sais.

TO READ:

La Nouvelle Économie – Wikipedia (qui a lancé une campagne d’appel aux dons)

En livre, L’économie du logiciel (François Horn) – 2004

Livre blanc sur les modèles économiques du logiciel libre – April

How Free Apps Can Make More Money Than Paid Apps – TechCrunch
When Freemium Fails – WSJ.com

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Blabla

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