TOGAF en 2026 - Au-delà du framework, une culture d'architecture

TOGAF : Le mot qui fait fuir les développeurs et endormir les DSI ?

Avouons-le : quand on prononce "TOGAF" en réunion, on observe généralement trois réactions :

  1. Les yeux qui se lèvent au ciel chez les devs : "Encore de la bureaucratie d'archis !"
  2. L'acquiescement poli des managers : "Oui, oui, très important..." (traduction : "Je ne sais pas de quoi on parle")
  3. L'enthousiasme des architectes d'entreprise : "Enfin ! On va structurer tout ça !"

La vraie question : En 2026, avec l'agilité, le cloud-native, l'IA générative, le DevOps... TOGAF a-t-il encore un sens ?

La réponse courte : Oui, mais pas comme vous le pensez.

“Prononcez le mot "TOGAF" dans une salle de réunion en 2026, et observez la salle. La réaction est quasi pavlovienne. D'un côté, les développeurs lèvent les yeux au ciel, craignant le retour d'une bureaucratie qui étoufferait leur vélocité. De l'autre, les managers acquiescent poliment, sentant l'importance du sujet sans toujours en saisir les contours. Quant aux architectes d'entreprise, ils y voient enfin la promesse d'un peu d'ordre dans le chaos.

Ce clivage pose une question légitime. À l'heure où l'agilité est reine, où le Cloud-Native est la norme et où l'IA générative bouscule nos certitudes, un framework né dans les années 90 a-t-il encore sa place ? Peut-on vraiment concilier la rigueur d'une méthode d'architecture d'entreprise avec la frénésie du Time-to-Market actuel ?

La réponse est oui, mais à une condition stricte : oublier le TOGAF scolaire et dogmatique. En 2026, TOGAF ne doit plus être vu comme une contrainte procédurale, mais comme une culture. C'est le passage nécessaire pour qu'une entreprise cesse de subir son Système d'Information pour enfin le choisir.”

TOGAF démystifié et les 5 concepts clés

Loin de l'image d'épouvantail administratif qui lui colle à la peau, TOGAF ne doit pas être vu comme un processus rigide de 400 étapes à suivre religieusement, ni comme un prétexte pour produire des documents que personne ne lira. Il s'agit avant tout d'un langage commun et d'une boîte à outils pour aligner la stratégie de l'entreprise avec son exécution technique.

Pour comprendre sa valeur en 2026, il faut dépasser la théorie pour s'intéresser aux cinq concepts qui structurent réellement la transformation.

Ce que TOGAF N'EST PAS :

❌ Un processus rigide de 427 étapes à suivre religieusement
❌ Un prérequis pour produire 300 pages de documentation avant de coder
❌ Une excuse pour créer un comité d'architecture qui bloque tout
❌ Un framework applicable uniquement aux grandes entreprises du CAC40

Ce que TOGAF EST :

✅ Un langage commun pour parler d'architecture d'entreprise
✅ Une boîte à outils méthodologique (à adapter à votre contexte)
✅ Un cadre pour aligner stratégie business et implémentation IT
✅ Une approche pour gérer la complexité des transformations

Les 5 concepts TOGAF qui changent vraiment la donne

1. L'ADM (Architecture Development Method) : Un cycle d'adaptation, pas une cascade

Le malentendu le plus fréquent concerne la Méthode de Développement d'Architecture (ADM). On l'imagine souvent comme une séquence linéaire et interminable. La réalité du terrain est toute autre : l'ADM est un cycle itératif conçu pour s'adapter au rythme de l'entreprise.

Prenons l'exemple d'une banque lançant une nouvelle plateforme de paiement. Il n'est pas question de passer six mois en tunnel. L'équipe commence par une itération courte pour définir la vision stratégique et les grands principes (Phase A). Elle enchaîne rapidement sur la cartographie des processus métier (Phase B) pour s'assurer que le besoin est clair avant même d'écrire une ligne de code. Les choix logiciels et l'infrastructure (Phases C et D) sont ensuite affinés en continu, sprint après sprint, en parallèle du développement. L'architecture n'est pas une étape préliminaire figée, mais un guide vivant qui évolue avec le produit.

2. Les 4 domaines d'architecture : Le GPS de la cohérence

TOGAF structure l'architecture en 4 couches interconnectées :

La force de TOGAF réside dans sa capacité à relier quatre couches souvent silotées : le Business, la Data, les Applications et la Technologie.

Sans cette vision d'ensemble, les décisions deviennent incohérentes. Imaginons une entreprise décidant de basculer vers une offre "100% digitale". C'est une décision Business. Mais elle déclenche une réaction en chaîne immédiate : il faut revoir la collecte du consentement client (Data), exposer des APIs vers l'extérieur (Application) et assurer une scalabilité automatique dans le Cloud (Technologie). TOGAF agit ici comme un GPS : il permet d'anticiper les effets de bord d'une décision métier sur l'ensemble de la chaîne technique, évitant ainsi la dette technique et les frustrations futures.

3. Les Architecture Building Blocks (ABB) : Distinguer le “Quoi” du “Comment”

C'est sans doute le concept le plus puissant pour moderniser un SI. TOGAF nous invite à penser en briques logiques avant de penser en produits. C'est la distinction fondamentale entre l'Architecture Building Block (ABB) et le Solution Building Block (SBB).

L'ABB représente le besoin fonctionnel ou la capacité requise, par exemple un "Service d'authentification unique". C'est le cahier des charges, indépendant de la technologie. Le SBB, lui, est la solution technique concrète, par exemple "Keycloak" ou "Auth0". Cette nuance est capitale : en définissant d'abord vos ABB, vous créez une architecture modulaire et pérenne. Vous évitez de concevoir votre SI autour d'un produit spécifique (et de vous y enfermer), facilitant ainsi le remplacement d'une brique technique obsolète sans remettre en cause toute l'architecture. C'est la base même du Platform Engineering moderne.

4. Les Architecture Principles : Les rails pour l’autonomie

Contrairement à l'idée reçue, l'architecture ne sert pas à tout contrôler, mais à permettre aux équipes d'être autonomes. Comment ? En définissant des "principes d'architecture", véritables garde-fous décisionnels.

Plutôt que de valider chaque choix technique en comité, l'entreprise pose des règles claires : "Cloud by Default", "API First" ou "Security by Design". Tant qu'une équipe respecte ces principes, elle est libre de ses choix d'implémentation. Cela permet de décentraliser la décision et d'accélérer le delivery, tout en garantissant que l'ensemble du SI avance dans la même direction.

5. Le Target Operating Model (TOM) : L’organisation reflète l’architecture

​​Enfin, TOGAF nous rappelle une vérité souvent ignorée : on ne peut pas transformer un SI sans transformer l'organisation qui le construit. C'est le fameux corollaire de la loi de Conway.

Vous pouvez dessiner l'architecture microservices la plus élégante du monde, si vos équipes restent organisées en silos hermétiques, le projet échouera. Définir la cible architecturale implique donc de redéfinir le modèle opérationnel (Target Operating Model) : qui décide ? Qui est propriétaire de la donnée ? Comment les équipes collaborent-elles ? Passer d'un monolithe à des microservices exige souvent de passer d'une organisation hiérarchique à des "Squads" autonomes. L'architecture et l'organisation sont les deux faces d'une même pièce.

TOGAF à l'ère du Cloud et de l'Agilité

L'Agile (Scrum, Kanban) excelle pour répondre à la question : "Comment livrer de la valeur rapidement et itérativement ?" C'est le moteur de l'équipe produit, focalisé sur le court terme (le sprint, la feature).

TOGAF, lui, répond à la question : "Comment garder la cohérence d'ensemble sur le long terme ?" C'est le gouvernail de l'entreprise, qui s'assure que la somme des sprints ne crée pas un chaos inextricable.

Le mariage réussi : L'approche hybride Dans une organisation moderne, ces deux mondes s'imbriquent naturellement selon l'horizon de temps :

  • Au niveau stratégique (2-3 ans) : On utilise les phases amont de TOGAF (Vision et Stratégie) pour définir le cap et les grands principes.
  • Au niveau tactique (6-12 mois) : L'architecture s'aligne avec des cadres comme SAFe pour définir la feuille de route et les capacités métier requises.
  • Au niveau opérationnel (2-4 semaines) : Les équipes de développement appliquent les rituels Agiles pour livrer les briques logicielles, tout en respectant les principes architecturaux définis plus haut.

Loin de se contredire, TOGAF apporte la structure nécessaire pour que l'agilité ne se transforme pas en fragilité.

L'approche hybride qui fonctionne :

Niveau

Méthode

Horizon

Livrables

Stratégie

TOGAF Phases préliminaire + vision stratégique et les grands principes (Phase A de TOGAF)

2-3 ans

Vision, Principes

Portfolio

TOGAF + SAFe

6-12 mois

Roadmap, Capabilities

Produit

Agile (Scrum/Kanban)

2-4 semaines

Features, Increments

Technique

DevOps / SRE

Continu

Code, Infra, Monitoring

Chacun son rôle, tous alignés.

Les pièges : l'échec est souvent humain, pas technique

Si l'adoption de TOGAF échoue dans certaines organisations, ce n'est presque jamais à cause du framework lui-même, mais plutôt de la manière dont il est interprété. L'expérience montre que les projets d'architecture s'enlisent souvent dans quatre ornières bien identifiées.

1. Le syndrome de la tour d'ivoire

Le premier écueil, et le plus destructeur, est la déconnexion. On voit encore trop souvent des architectes concevoir des systèmes idéaux dans des bureaux fermés, sans jamais consulter les équipes qui devront les implémenter. Le résultat est inévitable : une documentation magnifique qui finit sur une étagère, totalement ignorée par les développeurs. Pour réussir, l'architecture doit descendre de son piédestal. L'architecte moderne n'est pas un prescripteur lointain, mais un acteur "embarqué" (embedded) qui tourne régulièrement dans les équipes produits pour confronter sa vision à la réalité du terrain.

  • Architectes déconnectés du terrain
  • Décisions prises sans consulter les équipes de delivery
  • Documentation magnifique... jamais suivie

Antidote : Architectes embarqués dans les équipes, rotation régulière

2. La paralysie par la documentation : la sur-documentation

Le second piège est de confondre architecture et littérature. Utiliser TOGAF pour exiger 200 pages de spécifications avant le premier sprint est le meilleur moyen de tuer l'agilité. Dans un monde où la technologie évolue tous les mois, un diagramme trop détaillé est obsolète avant même d'être validé. La réponse réside dans l'approche "Just-in-Time Architecture" : produire une documentation "juste suffisante", au bon moment, pour prendre une décision éclairée, plutôt que de tenter de tout cartographier à l'avance.

  • 200 pages de spécifications avant le premier sprint
  • Diagrammes magnifiques mais obsolètes dès la première livraison

Antidote : Just-in-time architecture, documentation "juste suffisante"

3. L'illusion du "Projet TOGAF" = Projet unique vs Culture continue

Beaucoup d'entreprises commettent l'erreur de traiter l'architecture comme un projet ponctuel : "On fait du TOGAF pendant six mois pour remettre le SI d'équerre, et ensuite on passe à autre chose." C'est une incompréhension fondamentale. L'architecture d'entreprise n'est pas une réparation one-shot, c'est une hygiène de vie. Elle doit passer du statut de "projet" à celui de "discipline continue", intégrée au quotidien via des pratiques comme l'Architecture as Code ou la documentation vivante, qui évoluent au même rythme que le code.

  • "On va faire TOGAF pendant 6 mois puis c'est fini"
  • L'architecture est traitée comme un projet, pas comme une discipline

Antidote : Architecture Continue, Architecture as Code, Living Documentation

4. Le dogmatisme de la standardisation

Enfin, il faut se méfier de la tentation de tout vouloir uniformiser sous prétexte de rationalisation. Décréter que "tout le monde doit utiliser Java Spring Boot" sans tenir compte des spécificités métier est contre-productif. L'objectif de TOGAF n'est pas d'imposer une technologie unique, mais de gérer une diversité maîtrisée. Il vaut mieux définir des principes directeurs forts (interopérabilité, sécurité) plutôt que des standards technologiques rigides qui brideraient l'innovation des équipes.

  • "On a choisi Java Spring Boot, donc TOUT doit être en Java Spring Boot"
  • Dogmatisme technologique vs pragmatisme

Antidote : Diversité maîtrisée, principes plutôt que standards rigides

TOGAF 2026 : Les évolutions nécessaires

Le TOGAF d'origine (années 90-2000) doit s'adapter aux réalités 2026 :

1. Intégrer le Cloud-Native

  • Architecture multi-cloud, FinOps
  • Serverless, containers, Kubernetes
  • Cloud Center of Excellence

2. Intégrer l'IA/ML dans l'ADM

  • MLOps comme partie de l'architecture applicative
  • Gouvernance des modèles IA
  • Ethical AI by design

3. Passer de "IT Architecture" à "Business-Technology Architecture"

  • L'IT n'est plus un support, c'est le business
  • Les architectes doivent parler P&L (Profit et perte), pas que CPU et RAM

4. Architecture as Code

  • Terraform, Pulumi pour l'infra
  • Diagram as Code (PlantUML, Mermaid, Structurizr)
  • Architecture Decision Records (ADR) versionnés dans Git

Checklist : Votre entreprise a-t-elle besoin de TOGAF ?

Vous DEVRIEZ considérer TOGAF si :

  • [ ] Vous avez >500 employés avec un SI complexe
  • [ ] Vous menez des transformations d'envergure (cloud, modernisation SI)
  • [ ] Vos projets IT souffrent de manque de cohérence
  • [ ] Vous avez des architectes mais sans framework commun
  • [ ] Vous peinez à aligner stratégie business et roadmap IT

Vous N'AVEZ PAS besoin de TOGAF si :

  • [ ] Vous êtes une startup <50 personnes
  • [ ] Votre SI tient sur 3 microservices
  • [ ] Vous n'avez pas (encore) de dette technique significative
  • [ ] Votre complexité organisationnelle est faible

En pratique chez Ippon : TOGAF adapté au contexte client

Nous n'appliquons jamais TOGAF "out-of-the-box". Notre approche :

1. Assessment initial

  • Maturité architecture actuelle
  • Complexité du SI
  • Culture d'entreprise (agile, traditionnel, hybride)

2. TOGAF sur-mesure

  • Sélection des phases pertinentes
  • Adaptation des livrables (légers vs détaillés)
  • Intégration avec les pratiques existantes (Agile, DevOps)

3. Accompagnement du changement

  • Formation des architectes et équipes
  • Coaching in situ
  • Revues d'architecture régulières

4. Outillage

  • Architecture Decision Records
  • Cartographie vivante (Ardoq, LeanIX, Archi)
  • Indicateurs de conformité architecture

Conclusion : De l’architecture subie à l’architecture choisie

En définitive, le débat de 2026 ne devrait plus être "Pour ou contre TOGAF", mais plutôt "Comment le mettre au service de la valeur métier ?".

TOGAF n'est pas une religion qu'il faut pratiquer avec ferveur, ni un carcan administratif. C'est un outil de navigation. Dans un paysage technologique devenu ultra-complexe — éclaté entre le multi-cloud, les microservices et l'IA — naviguer à vue n'est plus une option. Sans cadre commun, l'agilité des équipes se transforme vite en incohérence globale.

La véritable valeur de ce framework, une fois débarrassé de ses lourdeurs, est de permettre cet alignement vital entre la stratégie business et l'exécution technique. Il permet de passer d'une IT réactive, qui court après la dette technique, à une IT stratégique, véritable actif compétitif de l'entreprise.

L'avenir de l'architecture d'entreprise ne réside pas dans plus de documentation, mais dans de meilleures décisions. Moins de contrôle, plus de principes partagés. C'est à ce prix que TOGAF reste, encore aujourd'hui, le meilleur allié des transformations réussies.

TOGAF 2026 = Moins de process, plus de principes. Moins de documentation, plus de décisions. Moins de contrôle, plus d'alignement.