De l'agilité à la Liberté

Les méthodes agiles ne sont que le chemin. La destination, c’est la Qualité de Vie. (aphorisme personnel)

Il est arrivé un jour qu’une personne fraîchement certifiée Scrum reproche à mon équipe de ne pas respecter les règles agiles. Il se trouve que parfois, certains coéquipiers n’étaient pas à l’heure au daily scrum, ce qui pouvait retarder le meeting ou, pire, obliger le reste de l’équipe à se passer de l’impertinent. Un peu vexé de cette intrusion, je me suis d’abord confondu en considérations quant à la précarité de la vie et aux aléas du transport en région parisienne… Puis je me suis fait la réflexion qu’au fond, la remarque était tout simplement déplacée : il n’y a pas de règles en agilité. Il y a des valeurs et des principes. Les règles sont fixées par l’équipe, en fonction des circonstances. D’accord, c’est pas pratique d’être à la bourre, mais on fait c’qu’on peut, ma bonne dame ! Inutile d’inventer des contraintes, de la pression, là où l’on souhaite obtenir de l’adhésion. Surtout si le projet a deux mois d’avance… Question d’expérience, pourrait-on dire.

Les contraintes de management ont été inventées dans un esprit de contrôle :

– J’ordonne, tu obéis. Je me donne donc tous les moyens de vérifier tes activités.
Et en plus, je vais te dire comment faire ton métier.
– Pourquoi ?
– Et bien parce que je n’ai pas confiance en toi.
– Ah.
– Voilà ; et c’est pour ça que je t’affecte à un poste, avec des objectifs et des critères d’évaluation.
– Ok…

Les individus et leurs interactions plus que les processus et les outils. (première valorisation du Manifeste Agile)

Si la production de logiciels est aujourd’hui devenue un processus industrialisé, l’idée de l’agilité est de remettre la relation humaine au centre de tout cela, n’est-ce pas ? Reconnaître l’implication, la compétence, privilégier le POURQUOI au lieu du COMMENT, voici les enjeux posés par la grande question du bonheur au travail aujourd’hui. Une notion assez utopiste, non ? Après tout, pourquoi vouloir travailler dans un cadre agréable, de relations humaines de qualité et d’accomplissements personnels ? Travailler, c’est pas pour le plaisir ! Il reste plein de temps libre en dehors de ces 8h/j 5j/7 ; un message souvent répété par nombre de dirigeants, d’hommes politiques et même d’intellectuels (surtout Français ?) :

Prenez l’habitude de moins dormir pour réussir dans la vie ! (Pas de citations, pas de polémiques. Cherchez vous-mêmes)


Un exemple de COMMENT, en passant. Nous venons de fêter le Git Day, paraît-il. Le dixième anniversaire du gestionnaire de code source initié par Linus Torvalds. Les aficionados de Git le trouvent carrément génial, incontournable même. Maintenant je vous demande de bien regarder dans votre entourage et de compter le nombre d’équipes qui utilisent pleinement Git ? Si vous êtes comme moi, vous ne devriez pas en trouver tant que ça… Bien sûr, il y a les projets Open Source ; et GitHub à cet égard est un authentique fédérateur. Mais à part ça… je constate pour ma part que Git ne répond tout simplement pas à une attente du marché. DIX ANS d’existence (still running) et une adoption misérable compte tenu des dithyrambes diffusées (sauf en Turquie, je sais). Notez que je ne saurais dire si une dizaine d’années est un temps acceptable d’adoption technologique. Je sais en revanche qu’il n’a pas fallu tant de temps à certains pour se faire une opinion tranchée sur MS-Windows…

Tranche de vie :

– Salut les gars, vous avez quoi comme SCM ?
– Ben, on utilise Subversion : checkout+commit.
– C’est tout pourri, ça !
Pourquoi vous utilisez pas Git ? C’est mieux.
– Je sais pas m’en servir…
– Ouais, mais faut apprendre, tu verras : branch+fetch+pull+rebase+commit+push… avec un certificat SSL et tout.
– Ok. Tu veux que j’apprenne un nouveau langage, de nouveaux concepts, pour un projet où on est même pas une demi-douzaine à développer… Mais nous on livre dans six mois.
T’es au courant que mon métier c’est de faire des APPLICATIONS ?! Ta p’tite Git, là, je la rangerais plutôt dans “processus” ou dans “outils”, à ton avis ?

Mais refermons cette parenthèse qui me vaudra certainement quelques commentaires anonymes.


Après les méthodes agiles, il y a l’entreprise agile. Une entreprise agile, ou lean management, est une entreprise qui mise sur l’amélioration continue et la valorisation des individus qui la composent pour atteindre ses objectifs stratégiques. Elle met en place des procédures visant à l’excellence, et ces procédures sont constamment réévaluées, critiquées et modifiées si nécessaire, par ceux qui les mettent en oeuvre. Plus encore, l’entreprise agile s’appuie sur la polyvalence de ses employés en évitant de les cloisonner dans un poste rigidement défini. Tout le monde, je pense, a entendu parler de l’exemple historique, originel, de Toyota. Dans le consulting, les SSII, une entreprise est agile par exemple lorsqu’elle est capable d’organiser une rotation rapide des personnes au sein des projets sur lesquels elle intervient. Elle garantit ainsi le maximum d’exposition technologique à ses employés, tout en usant de conventions et de pratiques pérennes évolutives qui rendent possible le transfert des compétences. L’agilité de l’entreprise est la condition sine qua non de survie en période de crise, faute de disposer d’un trésor de guerre suffisant ; ce qui ne court pas les rues…

Le Bonheur… au Travail… prenez le temps de vous arrêter sur cette idée une seconde. Etes-vous heureux sur votre lieu de travail ? Avant même d’y être, êtes-vous heureux en y allant ? Et imaginez le degré d’implication que cela engendrerait. L’agilité vise à redonner de l’initiative aux personnes qui font véritablement le travail en leur confiant des responsabilités. La responsabilité d’estimer la charge nécessaire à la réalisation des tâches, la responsabilité de bien faire les choses, la responsabilité d’être transparent sur ce que l’on fait. Ce dernier point demande du courage, évidemment ; mais cela demande surtout énormément de confiance. Or, qui dit confiance dit équité. L’équité, c’est de considérer les moyens et les conditions de travail des autres comme on considérerait les siennes : respect, considération, bienveillance. Dans cette perspective, le leader (remarquez, on ne dit plus manager) se met au service des équipes qu’il encadre. Il est susceptible de mettre la main à la pâte, voire de balayer (au sens propre ou au figuré) derrière elles si cela peut aider.

Dans cette perspective, il n’y a aucune raison d’imposer une marotte à des gens qui n’ont rien demandé et qui font correctement leur travail. Celui qui fait sait ce dont il a besoin. Le leader, lorsqu’il pense pouvoir améliorer la productivité avec un nouvel outil, doit en faire la démonstration pour convaincre. Pourquoi forcer les choses ?! Ah, c’est ça La Puissance de l’Expert… Alors il est temps de parler de légitimité.

Au boulot comme dans la vie, lorsque vous arrivez quelque part, personne ne donne un Złoty sur vous. C’est normal, vous n’avez pas de légitimité. Chaque chose que vous direz ou que vous ferez permettra de vous intégrer à votre nouvel environnement. Jusqu’à ce qu’on vous reconnaisse une utilité. Notez que c’est valable même quand vous êtes favorablement “connu”. Les discours enflammés du nouveau boss ne vaudront qu’à l’aune des décisions qu’il va réellement prendre en descendant de l’estrade. Remarquez qu’il y a quand même un truc curieux, avec le boulot, c’est que bien souvent tous les changements impulsés lors de l’arrivée d’une nouvelle autorité seront portés avec zèle par l’encadrement. Dans la vie de tous les jours, personne n’a autorité pour vous faire changer. Mais quelles qu’en soient les conséquences sociales ou économiques, il y a toujours un communiquant pour vous laisser penser que vous seriez quelque chose comme un saboteur, de ne pas montrer un maximum d’enthousiasme à suivre le mouvement… A moins que vous ne soyez dans une entreprise libérée.

N’est-ce pas un peu pour cela que l’on a inventé la certification ? Moi, je connais des ScrumMasters dûment certifiés qui ont le charisme d’une huître. C’est pas méchant de le dire, c’est comme ça. Ils ont suivi les cours, répondu à un questionnaire, et ont été certifiés, c’est vrai. Mais on ne m’ôtera pas de l’idée qu’une huître n’a pas sa place dans un projet informatique. Je suis comme ça : idéaliste. La certification, l’autorité, n’ont pas de légitimité avant l’épreuve du feu. Le seul moyen de l’imposer, c’est par la contrainte, les sanctions, les règles venues d’en haut. C’est l’échec garanti pour le projet, en termes d’agilité.

Comment est-ce que l’on acquiert de la légitimité, chaque jour et concrètement ? Un associé prend des engagements. Fournir un livrable à une date fixe, relire le travail d’un collègue, répondre aux questions dans les temps, apporter son soutien en étant disponible… la liste est longue des promesses que l’on fait dans le cadre de son travail. Chaque engagement tenu ajoute à votre crédit. Une fois que vous êtes légitime, alors seulement on commence à compter sur vous. Vos compétences sont mises en avant et de plus en plus de gens vont suivre, voire solliciter votre avis. Et on va vous proposer de vous fier aux autres, de constituer des équipes dans lesquelles vous aurez votre place, à la fois unique et évolutive. Importante même, quel que soit votre “grade”. Peut-on encore parler de niveaux hiérarchiques, d’ailleurs ? Certainement pas dans une entreprise libérée. Comme dans l’armée, si j’osais, la fonction prime sur le grade. Ce que vous faites pour les autres et pour l’entreprise en général compte plus que votre position. Et un chef/manager/leader (liste non exhaustive) dans une entreprise libérée est au service de ses (soi-disant) subalternes.

– Bonjour, comment ça va dans l’atelier ?
– Très bien, merci Monsieur le Directeur.
– Vous n’avez pas rencontré de problèmes ?
– Non, aucun. Tout va bien.
– Et bien, c’est que vous n’avez pas pris assez de risques !!
Foncez, n’ayez pas peur de faire des erreurs ! Je ne serai pas loin.

L’entreprise libérée ne se contente pas d’appliquer les méthodes agiles. Elle ne se satisfait même pas d’être agile elle-même. L’entreprise libérée repose sur des postulats radicalement différents de ceux hérités du taylorisme (une tâche la plus simple possible, un poste affecté à un employé spécialisé) en ce qu’elle compte intensément sur l’imagination collective et sur le savoir-faire individuel. L’entreprise libérée a un objectif, comme toute entreprise, qui est de fournir un bien ou un service à ses clients en dégageant des profits. Mais au lieu de s’appuyer sur un processus de fabrication où les employés sont remplaçables, elle mise sur la capacité de ses associés à le faire le mieux possible et à innover si besoin. C’est-à-dire pour le meilleur retour sur investissement, dans l’intérêt commun. Et, pour cela, elle définit cet intérêt commun comme étant la redistribution générale des fruits du travail, et en premier lieu la reconnaissance.

L’agilité cherche à impliquer les équipiers dans un but à atteindre. Dans l’exemple de Scrum, en leur fournissant une vision (via un Product Owner désigné) et des outils et un rythme (grâce aux talents d’animation d’un Scrum Master, là aussi désigné). La compréhension des enjeux, le plaisir de contribuer le cas échéant à la réussite, l’introspection qui permet de s’améliorer continuellement : tout cela est cérémonieusement encadré, déroulé. Et il arrive parfois que tout ceci constitue un tunnel, au fond duquel quelqu’un vous attend – du haut de sa certification – pour vous dire que vous ne respectez pas les règles. A ce moment-là, vous avez peut-être déjà perdu pied. Le Bonheur n’est pas au rendez-vous, vous avez la tête dans le guidon des tâches sans cesse redéfinies par d’autres. L’agilité n’a pas suffit. C’est moins grave si vous êtes dans une entreprise agile, parce que probablement on vous affectera à une autre mission dans peu de temps, où vous aurez l’occasion de découvrir de nouvelles choses, de renforcer vos compétences. Mais votre travail peut vous sembler avoir perdu de son sens

Dans une entreprise libérée, on l’a vu, l’utilité générale compte plus que tout. Les équipes sont auto-constituées, leurs leaders désignés par le groupe au sein du groupe, et révocables à tout moment. Pas de routine, les transgressions sont encouragées quand elles servent les objectifs de l’entreprise. L’entreprise libérée laisse une parfaite latitude d’autogestion à ses associés, dans la mesure où l’ont peut se fier à leur savoir-faire et où il en va de leur intérêt bien compris ; à savoir, un accomplissement complet dans leur travail et un retour proportionnel sur les bénéfices générés. Car, j’oubliais de le préciser, les entreprises libérées “surperforment”, en général. Parce qu’elles sont plus souples dans les crises et parce que tous leurs associés se battent pour défendre quelque chose qui est devenu leur Projet de Vie.
On voit donc, chers internautes, que l’agilité est une bonne route vers la Liberté. Et que la liberté, ça paye.

Je vous recommande vivement la lecture de “Liberté & Cie” (Quand la liberté des salariés fait le succès des entreprises), d’Isaac Getz et Brian M. Carney, si vous souhaitez en savoir plus sur les entreprises libérées et leurs notables réussites économiques. Le livre peut être consulté en partie sur Google Books.
Je rajoute un petit compte rendu des travaux d’Isaac Getz citant les cas de différentes entreprises libérées de par le monde.

To be continued…


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